Propos recueillis le 11 août 2018.

De l’excès de précaution à la dynamique de l’audace

Joël de Rosnay, Conseiller du Président d’Universcience, Président Exécutif de Biotics

De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer les dérives de l’application du principe de précaution. Ce principe, défini par la loi Barnier de 1995 est désormais inscrit dans la Constitution française. Au cours des dernières années des personnalités publiques et privées ont fait preuve d’une prudence excessive en imposant des mesures, normes ou lois internationales pour contrer des menaces potentielles qui se sont finalement révélées non fondées ou exagérées. Céder à la panique sous prétexte que le pire peut advenir est devenu un réflexe de plus en plus naturel. Mais quand le principe de précaution est appliqué systématiquement, il constitue un frein au progrès, parce qu’il n’y a pas de progrès possible sans prise de risque, donc sans audace. La difficulté consiste à évaluer au mieux ce risque, c’est-à-dire de manière rationnelle et raisonnable, de façon à ce qu’il ne nuise, ni à l’esprit d’initiative, ni à l’innovation, garants du progrès technologique et du développement économique.

Afin d’éviter les freins au progrès, il me paraît nécessaire d’apporter une complémentarité au principe de précaution grâce à ce que j’appelle le « principe d’audace ». Le principe de précaution, « rigidifie » la société et renforce les attitudes égoïstes. Le principe d’audace, « fluidifie » la société et engendre un climat de solidarité. Dans le financement de l’innovation on fait souvent appel au Venture Capital, mal traduit en français par Capital-Risque. Alors qu’en anglais, la notion de « venture » (partir à l’aventure) est audacieuse et dynamique. Elle transcende le risque ou la peur qui souvent paralysent l’action. Le principe d’audace rééquilibre le principe de précaution, détourné de ses objectifs premiers, en proposant une base de liberté contrôlée et raisonnée. Il permet de conduire la vie en appliquant des principes de solidarité et d’empathie, à la différence du principe de précaution trop souvent précédé ou dominé par un principe de suspicion et d’anxiété, conduisant à une société craintive, inquiétée par la moindre innovation scientifique, minée par le sentiment de sa vulnérabilité, obsédée par le risque zéro, bref, une société en régression.

Selon le philosophe Dominique Lecourt, deux conceptions de l’Homme s’opposent, ce qui explique que la passion soit toujours prête à ressurgir. D’un côté, la conception moderne de l’explorateur de l’inconnu, qui voit dans l’audace et le goût du risque, le trait le plus précieux de la condition humaine, par définition aventureuse. De l’autre, la conception de l’homme précautionneux, être de désillusion qui ne pense la responsabilité qu’en termes de culpabilité et qui cherche non à imaginer notre avenir, mais à le maîtriser, comme si celui-ci ne devait être qu’un simple prolongement du présent.

Guétary, août 2018. Crédit photos Marion Moreau

Appliquer le principe d’audace, c’est accepter le risque que des avions puissent voler, et donc que certains puissent être perdus. Un choix qui se justifie par la reconnaissance de la réalité naturelle de l’imperfection des choses et/ou de l’impossibilité naturelle de maîtriser le hasard. Cette prise de conscience, cette acceptation de l’imprévisible (ou de l’imprédictible), libérerait la société d’une anxiété aussi prégnante qu’irrationnelle. Elle permettrait aussi d’évoluer vers une société ouverte, moins égoïste, plus altruiste et solidaire. En définitive, plus fluide et respectueuse de l’autre.